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[Interview] Augustin Daout, gestionnaire de "Justice en ligne"

Par DroitBelge.Net

Mardi 05.05.09

La justice, qui ne laisse personne indifférent, n'est ni simple ni parfaite. L'objectif de "Justice en ligne" est de permettre de mieux la comprendre.

Pour mieux cerner le projet, Augustin Daout, avocat au barreau de Bruxelles et gestionnaire de "Justice en ligne" répond à nos questions.


Quel est l'objectif de Justice en ligne ?

L’objectif principal du projet www.justice-en-ligne.be consiste à organiser un dialogue entre les citoyens et les professionnels du droit.

Ce projet se situe très clairement dans la perspective du développement d’une citoyenneté responsable sur les questions de la justice et du droit.

Deux grands pôles de dialogues sont mis en place au sein du projet.

Dans une première partie du site (les dossiers d’actualité), l’initiative revient au monde de la justice qui essaye d’expliquer sa propre actualité ou le phénomène juridictionnel du moment. Sans être interpellée sur un sujet particulier, l’équipe de direction du projet identifie dans l’actualité une source de dialogue en rapport avec le monde judiciaire et invite un membre du comité de rédaction (ou un auteur spécialement pressenti) à s’exprimer à ce propos.

L’article mis ainsi en ligne est source de dialogue et les citoyens sont invités à réagir et à exprimer leurs opinions. En fonction du sens des opinions émises, d’autres interventions de professionnel du droit sont produites.

Dans la seconde partie du site (le courrier des internautes) l’initiative revient au citoyen, invité à suggérer le traitement d’un sujet particulier.

Loin de distiller des consultations juridiques aux citoyens, il s’agit en quelque sorte d’une main tendue des acteurs de la justice vers le citoyen. Il est très souvent intéressant de constater que des sujets auxquels l’équipe du site n’avait pas pensé sont mis en avant par le justiciable, grâce au « courrier des internautes ».

Parallèlement, au souci de dialogue dont nous venons de parler, il y a aussi une volonté d’expliquer le monde judiciaire sans corporatisme : il n’y a aucune raison d’écarter du débat les inquiétudes légitimes qui peuvent surgir sur certains aspects du fonctionnement de la Justice.

Afin de permettre aux citoyens d’avoir une approche plus aisée des termes juridiques, un lexique a été créé. Celui-ci doit évoluer au fil du temps, mais devrait permettre rapidement à l’internaute de comprendre les notions le plus utilisées et décrypter plus facilement l’actualité judiciaire.


Qui est à la base du projet ?

Le projet www.justice-en-ligne.be est une initiative de l’Institut d’études sur la Justice (www.iej-asbl.be), actuellement présidée par Me Pierre Corvilain ; il est soutenu par la Fondation Bernheim (www.fondationbernheim.be).

D’un point de vue plus personnel, ce projet est littéralement porté par un duo composé de Christine Matray , conseiller à la Cour de cassation, et de Pierre Vandernoot, conseiller d’État. J’en assure la gestion quotidienne.
Il ne faut pas croire qu’il s’agit de la première initiative d’ouverture du monde judiciaire lancée par l’Institut d’études sur la Justice. De multiples colloques et séminaires d’études ont déjà été organisés ; ceux-ci ont d’ailleurs donné naissance aux « cahiers de l’Institut d’études sur la justice ».

Cependant, l’idée d’utiliser le média « internet » revient à notre confrère Me Jean-Louis Joris, vice-président de l’Institut d’études sur la Justice.


Comment avez-vous identifié un besoin d'information sur la justice au sein de la population ?

Même si je ne suis peut-être pas le mieux placé pour répondre à cette question, n’étant pas personnellement à la base du projet, je crois qu’il faut remonter à la création de l’Institut d’Étude sur la justice pour trouver une explication.

En effet, cette asbl a été créée en réaction aux conséquences de l’affaire Dutroux. C’est un euphémisme de dire qu’en l’an 2000 le capital confiance de la justice auprès du citoyen avait lourdement chuté. Le meilleur moyen de faire face à ce déficit de confiance consiste à s’ouvrir et à s’expliquer.

L’Institut d’Étude sur la justice n’a eu de cesse d’œuvrer en ce sens, mais il a souhaité s’ouvrir davantage encore au dialogue avec les citoyens, et ce grâce aux potentialités de l’internet.


Qui sont les auteurs des articles/dossier ?

Nous avons essayé de regrouper des spécialistes de la majorité des disciplines du droit au sein de notre comité de rédaction.

Cependant, nos colonnes ne sont pas uniquement réservées aux membres du comité de rédaction. Nous essayons de nous organiser de façon pyramidale, dans le respect, bien entendu, de la liberté rédactionnelle des auteurs. Chaque membre du comité de rédaction est à la tête d’une équipe de rédacteurs potentiels qu’il lui incombe de recruter et dont il assure la qualité du travail rédactionnel. Nous espérons que cette manière de procéder nous permettra de réagir rapidement aux sujets d’actualité.

Il s’agit d’un projet reposant entièrement sur les principes de gratuité au bénéfice des internautes et de bénévolat pour les auteurs ; nous avons donc choisi ce mode de fonctionnement pour que l’intégralité du travail ne repose pas sur les épaules d’une ou de deux personnes par discipline.

En outre, en fonction du sujet traité, il nous arrive fréquemment de faire appel à des rédacteurs occasionnels qui ne sont pas forcément juristes professionnels, mais qui nous semblent être les mieux placés pour s’exprimer sur un sujet particulier


Sont-ils tous juristes professionnels ?

Notre comité de rédaction est uniquement composé, il est vrai, de juristes professionnels. Cependant, comme je viens de l’indiquer, ceux-ci n’ont pas le monopôle de la rédaction.

Lors de la conférence de presse organisée pour le lancement officiel du site, le 23 mars dernier, le professeur Edouard DELRUELLE, philosophe et membre de notre comité d’accompagnement, s’était interrogé sur les qualités des acteurs et celles du public cible en nous invitant à faire preuve d’ouverture : « est-ce un site internet alimenté par des juristes pour des juristes ? » avait-il lancé. Comme l’a bien précisé Christine MATRAY à cette occasion, la réponse est négative, il s’agit d’un site alimenté notamment par des juristes principalement au profit de non-juristes.

Il est évident que le sujet traité s’articule autour du monde judiciaire, mais il peut être abordé par de multiples côtés.


Des acteurs issus d'autres milieux (social, associatif, presse..) ont-ils vocation à rédiger des articles ?

Bien évidemment, les créateurs du site ont eu le souci de s’entourer de ce qu’ils ont appelé le « comité d’accompagnement ». Ce comité regroupe une série de personnes qui ne sont pas toutes juristes, mais représentent brillamment d’autres disciplines telle que le journalisme, la sociologie, la psychologie, la philosophie, etc.

L’énumération ci-dessus n’est évidemment pas exhaustive ; la présence du comité d’accompagnement constitue pour nous une sorte de garantie ou plus tôt de garde-fou face à une tendance plus ou moins naturelle qui consiste à rester dans son propre milieu.

Expliquer les choses valablement auprès du citoyen ne pourrait se concevoir sans abattre d’éventuelles cloisons entre des disciplines différentes.


Comment interagissez-vous avec les lecteurs ?

Lors de son inscription sur le site (entièrement gratuite), l’internaute est invité à nous indiquer son pseudo et une adresse e-mail.

Nous communiquons ainsi avec l’internaute « en off » afin de l’informer des suites qui seront réservées à son message. Par exemple, il nous est arrivé plusieurs fois de sélectionner une interpellation pour donner naissance à un dossier ou un article. Dans ce cas l’internaute est prévenu que le sujet va être traité dans un laps de temps relativement court.

De la même manière lorsqu’un message n’est pas retenu, nous essayons dans la mesure du possible d’en expliquer les motifs (par exemple, un message qui vise à obtenir une consultation juridique sur un cas personnel).

Lorsque l’internaute souhaite alimenter le débat autour d’un article déjà présent sur le site, le message s’affiche en ligne au profit de tous.


La méfiance du citoyen dans le système judiciaire est-elle légitime ?

Personnellement, je ne pense pas qu’une méfiance de principe à l’égard du système judiciaire puisse être légitime. Par contre, la complexité du système judiciaire peut pousser le citoyen dans l’incompréhension ; il peut aussi ne pas comprendre, dans l’émotion qui caractérise souvent le regard du public sur certains phénomènes judiciaires, la raison d’être de certaines décisions. L’individualisme exacerbé de nos sociétés est également à l’origine d’un malaise autour de solutions qui privilégient des solutions bénéficiant à la société dans son ensemble et aux équilibres qu’il importe de préserver en démocratie. D’autres facteurs peuvent certainement être avancés pour expliquer la relative méfiance dont il est ici question, dont les moindres ne sont certainement pas les lenteurs de la Justice ou d’autres difficultés de fonctionnement.

Face à cette incompréhension, le citoyen responsable doit avoir la possibilité de s’interroger et de trouver des réponses à ces interrogations. Le développement de site à pour objectif de créer un lieu de réponses. Celles-ci ne sont évidemment pas définitives : Justice-en-ligne est un lieu de débat.

En fait, le degré de légitimité de la méfiance du citoyen envers le monde judiciaire peut être fonction de la facilité avec laquelle un justiciable trouvera des réponses à ses questions. Si, par exemple, devant une situation judiciaire légitimement heurtante, mais légalement justifiée, personne n’est là pour communiquer, je peux comprendre que le citoyen nourrisse une véritable défiance envers le monde judiciaire.

www.justice-en-ligne.be n’est pas la première forme d’ouverture du monde judiciaire. Les barreaux, le Conseil supérieur de la Justice, différentes asbl réalisent un travail remarquable à cet égard. Notre initiative vient, de manière un peu transversale, poser sa pierre à l’édifice.


Le rétablissement de la confiance du citoyen envers le judiciaire peut-il avoir une influence sur la confiance dans les deux autres pouvoirs ?

La méfiance à l’égard de la chose publique, produit de l’individualisme galopant que je viens d’évoquer, frappe les trois pouvoirs. Il ne fait pas de doute que les explications que nous donnerons devraient réhabiliter la dimension sociale de nos destins individuels, qui se prolonge dans la plus noble des enceintes : l’arène politique. A cet égard, le fonctionnement des institutions parlementaires, gouvernementales et administratives, que nous aborderons d’ailleurs également, mais de manière plus incidente, devrait également être mieux compris par nos lecteurs, ce qui devrait contribuer, même modestement, à dissiper les équivoques et les malentendus à l’égard des deux autres pouvoirs.


Selon vous, la presse belge remplit-elle un rôle positif au niveau de la confiance dans le système judiciaire ?

J’hésiterais à évoquer « la » presse : il y en a une bonne et une autre, moins bonne, sans parler de l’exécrable. Vous devinez vers laquelle nous essayerons de nous situer, mais sans élitisme. Nous développerons aussi des partenariats avec la presse écrite comme audiovisuelle, le seul but étant d’assurer la qualité du débat et de dépasser les émotions, qu’il faut certes prendre en considération, car elles font partie de la vie, mais que trop de journaux ont tendance à relayer sans esprit critique et sans souci d’assurer le minimum d’information.

Nous tenterons de pallier ces phénomènes. La démocratie, ce n’est pas seulement pour nous un ensemble d’institutions, c’est aussi une culture.


Votre démarche reçoit-elle le soutien de l'un des trois pouvoirs ?

Nous nous voulons indépendants, et la Fondation Bernheim, qui assure notre financement, nous le permet.

Mais notre initiative a été très bien accueillie aussi bien au Parlement qu’au Gouvernement et, bien entendu, parmi les juridictions et leurs membres. Chacun comprend en effet que le temps n’est plus aux positions figées et que le débat adulte que nous tentons de mener ne peut qu’être bénéfique.


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Source : DroitBelge.Net - Interview - 4 mai 2009


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